© Carol-Ann Cailly

À la rencontre de la sommelière qui envoie valser les clichés sur la bière

Sur son blog, elle met en lumière la brasserie artisanale et compte bien démontrer que la bière n'est pas qu'un truc de mec.

Il y a cinq ans, elle pensait que la bière n’était pas faite pour elle. Aujourd’hui, elle en est devenue spécialiste et experte. Sur son blog Hoppy Hours, Carol-Ann Cailly, 27 ans au compteur, parle de bières artisanales, de voyages et d’un monde brassicole en pleine effervescence. Explosion de la bulle brassicole, sexisme et marketing old school… On s’est entretenus avec la spécialiste du houblon dont vous allez entendre beaucoup parler.

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Club Sandwich | Concrètement, comment entre-t-on dans le monde du houblon ?

Après des études plus ou moins réussies dans différents domaines, je suis partie faire un break en Floride pour y travailler six mois. C’est là-bas que j’ai décidé que, quand je rentrerai en France, je deviendrai sommelière. 

En parallèle de mon diplôme, je travaillais à côté de mes études dans un bar-restaurant bordelais les soirs et week-ends. Il ne vendait quasi exclusivement que de la bière artisanale et locale. C’est ainsi que j’ai commencé à rencontrer des brasseurs, à discuter de leur produit et à m’y intéresser vraiment.

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"Il y a encore cinq ou six ans, je ne buvais pas de bière parce que je pensais que je n’aimais pas ça."

On peut dire que tu es arrivée dans ce monde un peu par hasard, donc ?

Il y a encore cinq ou six ans, je ne buvais pas de bière parce que je pensais que je n’aimais pas ça. Mais grâce à l’école, j’avais déjà une certaine sensibilité à la dégustation, donc ça n’a pas été très difficile d’appréhender la bière. Cependant, la bière reste un monde très vaste à découvrir, c’est d’ailleurs pour ça qu’elle me passionne autant.

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J’imagine que la bière, comme le vin, implique de partir à la rencontre de nombreux producteurs et productrices.

Je voyage, oui, mais pas assez à mon goût ! Aujourd’hui, j’essaie de partir moins loin, moins longtemps mais plus souvent. En 2018, j’ai un peu plus vagabondé, entre Bruxelles, Londres, Milan, Pampelune, et la Californie. Chaque voyage est une occasion de s’intéresser aux productions locales, de sortir de sa zone de confort… 

À chaque retour de voyage, j’essaie d’en faire un petit compte rendu sur mon blog ou, à défaut, de partager sur les réseaux sociaux mes découvertes. Ça m’aide à me souvenir de ce que j’ai pu boire et découvrir car, je l’admets, j’ai une très mauvaise mémoire.

"Les cafetiers passaient plus de temps à tester mes connaissances sur la bière qu’à écouter ce que j’avais à leur proposer"

On parle énormément de l’essor des microbrasseries et de projets brassicoles à plus petite échelle. Que penses-tu du paysage actuel de la bière aujourd’hui ? 

C’est une filière en pleine effervescence et, personnellement, je m’en réjouis. Les syndicats de brasseries parlent d’une ouverture de brasserie par jour. On a même réussi à battre le Royaume-Uni en nombre de brasseries. Et d’après une infographie publiée récemment par le SNBI (disponible ici), 99 % des brasseurs sont des artisans.

Il y a donc bien un engouement pour le local et pour l’artisanat. Il s’agit là, semble-t-il, d’une réponse à une demande des consommateurs et consommatrices qui font davantage attention à ce qu’ils consomment, à la façon dont cela est produit… Il faut dire que c’est toujours plus sympa de pouvoir rencontrer la personne qui a brassé la bière que tu bois.

Le succès de ces petites ou moyennes structures artisanales sont-elles pour autant un gage de qualité ? 

Parmi ces nombreuses brasseries qui se créent, la qualité n’est malheureusement pas toujours au rendez-vous. Ce n’est pas parce que c’est artisanal et/ou local que c’est toujours bon… Les industriels, malgré tous les reproches que l’on puisse leur faire, ont une constance dans la qualité de leur production dont il faudrait s’inspirer. Mais évidemment, c’est plus facile quand on dispose d’un équipement comme le leur.

"C’est en parlant et en mettant la lumière sur les brasseuses qu’on parviendra à promouvoir leur travail et donc à accepter leurs choix et leur métier"

Comment faire pour se familiariser avec les valeurs sûres en matière de bière ?  

Si on veut s’initier à la bière artisanale, je suggérerais de commencer par les "grands noms" des brasseries françaises : La Débauche, Popihn, Grand Paris, Effet Papillon, Le Père l’amer, et des dizaines d’autres que j’oublie. Tout en restant assez curieux pour découvrir les brasseries avoisinantes qui ne bénéficient pas encore de la même réputation. 

On décrit régulièrement la bière comme un truc "de mec", une boisson de stade… La faute à un marketing qui appuie sur ces clichés depuis des décennies maintenant. Comment vois-tu et vis-tu cet univers au quotidien ? Cela évolue ?

Oui, je persiste à croire que ça change. Déjà, il est beaucoup mieux admis qu’une femme puisse vouloir boire une bière. C’est un bon début. Là où les clichés demeurent, c’est sur le type de bière qu’elles devraient boire : légère, douce, fruitée, pas trop foncée… Ce sont ces clichés-là qui sont les plus difficiles à combattre, car les femmes elles-mêmes les ont intégrés.

Pourquoi ?

C’est simple : c’est ce qui arrive quand on matraque dans la publicité qu’il existe d’un côté des bières de bonhomme et d’un autre des bières pour les êtres fragiles que nous sommes. Mais ça change, et le développement des brasseries artisanales y contribue fortement. Elles offrent une diversité de saveurs et de goûts où chacun et chacune peuvent y trouver leur compte.

"J’ai eu l’occasion de discuter avec un bon nombre de consommatrices de bière, et elles ont toutes une anecdote à raconter"

L’artisanat dans le monde brassicole participe donc à ce changement des mentalités et à la remise en question de stéréotypes anciens.

La grande majorité des brasseurs artisans ne véhiculent pas ces stupides clichés et le déconstruisent à leur niveau. Il en va de même avec la plupart des lieux spécialisés en bière, des caves ou des bars. Depuis que je fréquente (beaucoup) ces lieux-là, je n’ai plus entendu de remarques sur mon genre ou sur la bière que j’ai choisie.

Aussi, ce qui permettra de faire changer les mentalités et la réputation de la bière, ce sont les brasseuses elles-mêmes. En plus d’un travail certes passionnant, mais éreintant, elles doivent aussi pour certaines supporter le sexisme ordinaire de leur clientèle ou de leurs confrères. Personnellement, ce sont des personnes que j’admire beaucoup.  

Les problèmes de l’industrie de la bière en matière d’inclusion et de manque de diversité sont de plus en plus médiatisés. Est-ce que, de ton côté, tu as été confrontée au sexisme dans cet univers ? Comment se manifeste-t-il ?

Que l’on soit une buveuse de bière occasionnelle ou une professionnelle du milieu, je crois qu’on a toutes, ou presque, été confrontées au sexisme lorsqu’il s’agit de bière. Cela peut être de façon anodine, sous couvert "d’humour", ou plus violent.

J’ai eu l’occasion de discuter avec un bon nombre de consommatrices de bière, et elles ont toutes une anecdote à raconter : le serveur qui sert d’office la bière blanche à la femme et la bière ambrée à l’homme alors que c’était l’inverse lors de la commande  ; les "Attention madame ! Elle est forte cette bière !" ; les "Vous ne voulez pas une bière de fille plutôt ?" Quant aux productrices, on leur fait régulièrement des remarques sur leur capacité à brasser, à porter des sacs de malt, des fûts…

"Je tenais à organiser cet atelier en non-mixité car les femmes sont généralement moins à l’aise pour prendre la parole lorsqu’il s’agit d’alcool"

Toi, à titre personnel, tu as vécu ce genre de situation ?

Ça a été assez difficile à gérer lorsque je travaillais en tant que commerciale. Les cafetiers passaient plus de temps à tester mes connaissances sur la bière qu’à écouter ce que j’avais à leur proposer. Il faut faire ses preuves, constamment.

Lorsque je livrais, j’étais souvent accompagnée d’une collègue et, en quelques heures à charger et décharger des fûts dans notre camionnette, nous avions rempli un bingo entier de remarques sexistes. Récemment, j’ai eu quelques déboires avec un vendeur de bière particulièrement violent dans ses propos, mais bizarrement, depuis, sa page Facebook est inactive.

Comment essaies-tu, à ton échelle, de faire évoluer les mentalités dans ce monde ?

J’essaye d’être présente, dans un premier temps. Ça ne met pas tout le monde d’accord, cette initiative, mais c’est ainsi que j’essaye de changer les choses. Être présente, cela veut dire écrire sur Internet, donner un avis – ce que je tente de faire avec mon blog –, assumer ses positions et ses choix, prendre la parole dès que l’on m’en donne l’occasion.

Cette présence, qui offre une certaine visibilité, permet de mettre en avant d’autres personnes, ou des sujets qui me tiennent à cœur. Avec mon blog, j’ai souvent été à la rencontre de brasseurs pour écrire sur eux. Avec le recul, je regrette de ne pas avoir écrit plus souvent sur les femmes qui brassent. Car c’est en parlant d’elles, en mettant la lumière sur elles, qu’on parviendra à promouvoir leur travail et donc à accepter leurs choix et leur métier. 

Récemment, tu as lancé un atelier de dégustation réservé aux femmes. En quoi ce genre d’initiative est cruciale à tes yeux ? 

Cela faisait un moment que ça me trottait dans la tête, mais j’avais peur de l’accueil qu’on me réserverait – je me suis évidemment pris quelques remarques désobligeantes. Je tenais à organiser cet atelier en non-mixité car les femmes sont généralement moins à l’aise pour prendre la parole lorsqu’il s’agit d’alcool. Parce que ce ne serait "pas leur domaine". Je voulais qu’elles connaissent mieux leurs goûts et puissent décider par elles-mêmes.

Quels sont tes projets pour le futur ?

Le développement de Brewjob, qui entend favoriser l’emploi dans la filière brassicole, est au cœur de mes préoccupations pour le moment. On travaille sur un projet de formations en ligne, afin d’accompagner au mieux les personnes qui souhaiteraient entrer ou se perfectionner dans le milieu brassicole. Mon rêve ultime reste d’ouvrir un bar à bières, mais ça prendra encore, je pense, plusieurs années à se réaliser. 

Par Robin Panfili, publié le 09/09/2019

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