Les livres de cuisine pour enfants : quand cuisine, apprentissage et jeu ne font qu'un

Une virée dans les coulisses de cette littérature pas comme les autres.

À l’occasion des 30 ans de la Convention internationale des droits de l’enfant, France Inter et Konbini s’associent à l’UNICEF et consacrent une journée spéciale : "Les enfants d’abord !"

Ahhhhh, le gâteau du mercredi après-midi avec mamie. Ahhhh, la fierté d’une première recette réussie que l’on sert à ses parents. Pour beaucoup, il n’y a pas plus pure nostalgie que celle de nos premiers pas en cuisine et, avec eux, le souvenir de livres de cuisine pour enfants inoubliables. C’est justement à ces livres que l’on va aujourd’hui s’intéresser. Pour cela, je suis partie explorer plusieurs bibliothèques municipales afin d’établir un petit état des lieux des livres de cuisine à disposition de nos enfants. Des ouvrages "pour enfants" uniques en leur genre puisque à la différence de contes ou de livres illustrés, ces derniers figuraient comme une première fenêtre vers la mise en pratique et la responsabilisation.  

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Tout a commencé, ou presque, en 1963, lorsque Michel Oliver a écrit et publié La Cuisine est un jeu d’enfant, un livre pionnier et un classique du genre. Vendu à trois millions d’exemplaires, ce dernier a connu de nombreuses rééditions, et même une adaptation en dessin animé. Tout en dessins, La Cuisine est un jeu d’enfant sonne un peu old school. Et pourtant, même si le marché des livres de recettes pour enfants a bien grandi, les codes restent plus ou moins les mêmes. 

"Demande de l’aide à tes parents"

"Le plus difficile, c’est d’adapter notre vie d’adulte à une hauteur d’enfant", confie Lucie de la Héronnière, journaliste et autrice de plusieurs ouvrages dédiés à l’univers de la cuisine et de la gastronomie. "Généralement l’enfant peut faire la majorité des tâches seul, mais s’il y a des opérations un peu dangereuses comme la réalisation d’un caramel ou la découpe, on va inclure des petites phrases de précaution comme 'Demande de l’aide à tes parents pour la cuisson'".

Ainsi, pour faciliter la tâche et mieux guider les enfants, certains éditeurs optent depuis toujours pour des dessins ou des photos, à chaque étape de la recette, afin de mieux visualiser le processus. Une approche pas si anodine et finalement assez astucieuse. "La technicité des recettes doit être bien pensée", dit Lucie de la Héronnière. Il faut alors trouver le ton qui convient, ni trop infantilisant ni trop technique. En adaptant un de ses livres de cuisine pour adultes à destination des enfants, elle a alors dû trouver quelques tours de passe-passe :

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"En presse jeunesse, on essaie de faire des phrases courtes, ciselées et un texte court adapté au temps de lecture de la tranche d’âge concernée. On peut aussi opter pour un lexique à la fin du livre dans lequel on explique, avec des mots simples – ce qui n’est pas toujours évident –, les différentes manipulations." 

© Astrapi

Les images, nerf de la guerre

Dans un livre destiné à un enfant, la place de l’image et des visuels est primordiale, sinon garante de la bonne compréhension et prise en main d’un livre. Pour favoriser l’acte d’achat, bien sûr, mais surtout pour rendre les recettes plus pédagogiques et accessibles. Outre la couverture, donc, c’est toutes les illustrations qui habitent le livre qui sont déterminantes. Mais ce n’est pas gagné. Dans un récent podcast sur la "bouffe et les gosses", Déborah Dupont-Daguet, à la tête de la très réputée Librairie Gourmande (Paris), expliquait à quel point les éditeurs peinaient encore à adapter leurs ouvrages au public qu’ils cherchent à satisfaire.

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Et pour cause, ces livres sont le plus souvent réalisés par les équipes "jeunesse" de maisons d’édition qui savent faire de beaux albums mais pas forcément des livres pratiques, ou à l’inverse par les équipes "cuisine" qui savent faire du livre pratique mais pas forcément s’adresser aux enfants. Elle parle d’un genre littéraire "non mature".

Jouer pour manger ou manger pour jouer

Alors chez les auteurs, on tente de combler ces écarts par un style d’écriture plus ludique. "Un livre de cuisine pour enfants, c’est assez amusant à écrire. On ose un ton plus léger, on peut faire des blagues, on essaie de donner envie, on tente des trucs", ajoute Lucie de la Héronnière. Le passage en cuisine pour les enfants fonctionnant un peu comme un jeu grandeur réelle – textures, bruits, couleurs… –, les livres vont capitaliser sur cet aspect, tant dans l’écriture que dans les visuels. 

Dans La Cuisine est un jeu d’enfant, il est possible de découper une tasse "étalon" qui servira de doseur pour toutes les recettes du bouquin. On y trouve aussi des œufs et des tomates décorés comme un champignon ou encore un pan-bagnat qu’il faut monter sur une brochette. Dans Le Larousse junior de la cuisine, les œufs cocotte sont tout mignons et la purée disposée en forme de volcan. Dans Les Desserts des copains, publié en 2003, les enfants se trouvent en présence de personnages ludiques et imaginaires : le chef est symbolisé par un singe ; lorsqu’on parle de pommes, on voit Blanche Neige ; la crème de potiron est associée à l’univers de Cendrillon et le pain perdu au Petit Poucet… Le but est simple ici : permettre à l’enfant de s’amuser tout en faisant appel à sa créativité.

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"On mise sur des petites illustrations, des petits personnages, des présentations un peu marrantes. Cela rejoint les grands classiques des techniques d’éducation à l’alimentation, à l’image des 'fleurs en radis' pour inciter à manger des légumes. L’idée est de faire de la cuisine une sorte de jeu, un peu comme une activité sportive du week-end", explique Lucie de la Héronnière.

Éduquer par la cuisine

L’un des autres enjeux est, évidemment, l’éducation. L’éducation à de nouvelles saveurs, à une alimentation équilibrée ou à des recettes mises de côté. "Les livres de recettes et tout ce qui permet d’apprendre le goût des bonnes choses aux enfants font pleinement partie de l’apprentissage du 'bien manger', du fait maison… Apprendre aux enfants à faire de bonnes pâtisseries, c’est aussi lutter, à son échelle, contre la junk food."

L’initiation à des goûts nouveaux permettra également aux marmots de s’ouvrir à des mets étrangers. Et ainsi de s’informer sur le monde qui les entoure. Les Petits Gourmets de Guy Martin, paru en 2007, est un bon exemple. Ce livre, comme bien d’autres, propose de s’initier à la réalisation d’une sauce satay, d’un couscous… Dans Le Grand Livre de la cuisine pour ne plus jamais s’ennuyer, même combat. Ici, de nouveaux noms ont été donnés à des plats empruntés aux cuisines du monde entier, à l’image des "boulettes de riz" directement inspirées des arancinis siciliens. 

Goujonnette de sole en blanquette

Au-delà de la transmission, ces livres contribuent également à offrir aux enfants des savoirs implicites : l’estime de soi, le sentiment d’accomplissement… Dans La Cuisine est un jeu d’enfants, on apprend ainsi comment régler le thermostat d’un four ou encore à savoir lorsque l’huile est chaude. On y apprendra à lire, à compter, les unités de mesure, du nouveau vocabulaire. 

En explorant les livres de cuisine pour enfants dans différentes bibliothèques, j’ai certes pu observer des similitudes entre les ouvrages, mais j’ai surtout constaté que les recettes proposées n’étaient finalement pas aussi simples qu’il n’y paraît. Prenez le Ritz Escoffier Paris ou Les Petits gourmets, qui proposent par exemple (accrochez-vous) une goujonnette de sole en blanquette, des mélanges audacieux avec de la verveine, beaucoup d’épices, des physallis et du crabe ou encore un soufflé de pomme de terre au tarama. Pas facile, facile.

Par Claire Verriele, publié le 19/11/2019

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